Les 70 ans de la rafle des enfants d'Izieu

10 ans de collaboration entre l'institut historique de Modène et la Maison d'Izieu.

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Le 6 avril 1944, la rafle des enfants d'Izieu

Le 6 avril 1944, quarante-quatre enfants juifs et sept accompagnateurs, réfugiés dans une grande maison à Izieu, dans l’Ain, étaient arrêtés sur ordre de Klaus Barbie, puis déportés et tués. Depuis vingt ans, un Mémorial honore leur mémoire et rappelle ce drame qui fi t d’Izieu l’un des lieux de  « persécutions racistes et antisémites et de crimes contre l’humanité commis avec la complicité de l’État français ».

C'est une grande bâtisse, solide et large. Elle domine la vallée du Haut-Rhône et semble rivaliser d'altitude avec la lointaine Chartreuse. Lorsque le visiteur la découvre, depuis la route de Lambraz, un peu à l'écart d'izieu, il ressent cette force. Et pourrait penser que rien ne peut ébranler cette maison. Mais le visiteur sait ... Il sait qu'il y a tout juste soixante-dix ans, le 6 avril 1944, cette maison a tremblé, meurtrie par des bruits soudains de bottes, des ordres hurlés, des cris et des pleurs. Ce jour-là, le petit-déjeuner restera à refroidir dans les bols : des membres de la Gestapo et soldats de la Wehrmacht, envoyés par Klaus Barbie, ont jeté violemment dans des camions les quarantes-quatre enfants et sept adultes présents. Direction : la prison de Montluc, à Lyon, en attendant un autre voyage, sans retour, pour Auschwitz-Birkeneau. Seule une monitrice, Léa Feldblum, survivra. Depuis et jusqu'à sa mort, en 1989, elle a porté et honoré la mémoire de cette rafle d'Izieu, devenue un symbole de la barbarie nazie et des crimes contre l'humanité.

Le couple Zlatin en quête d'une maison

Mais c'est à la fondatrice de la colonie d'Izieu, Sabine Zlatin, que l'on doit la création du Mémorial, en avril 1994. Ancienne infirmière de la Croix-Rouge, licenciée de l'organisation car juive, elle dirigeait pour l'Oeuvre de secours aux enfants (OSE), un home, dans l'Hérault, accueillant les enfants qu'elle et son mari avaient sortis de camps d'internement. En juillet 1942, le gourvernement de Vichy propose aux Allemands de leur livrer non seulement les adultes juifs, mais aussi les mineurs. L'OSE décide alors de fermer les homes et de disperser les petits résidents en lieux sûrs. Dans l'avant-pays savoyard, alors en zone d'occupation italienne - où un tel accord avec Vichy n'existait pas -, le sous-préfet de Belley, Pierre-Marcel Witzler, trouve une solution : il demande aux propriétaires de cette grande maison d'Izieu, de la louer pour une " colonie d'enfants réfugiés de l'Hérault ". Qu'ils soient juifs, personne n'en parle ... à tel point que l'un d'eux croira jusqu'au bout être le seul dans ce cas.

Le bassin de pierre au centre des jeux

Au printemps 1943, le couple Zlatin arrive donc dans ce village de l'Ain, avec 17 enfants. Ils seront jusqu'à plus de 40 à la fois, les garçons les plus grands allant dormir dans la magnanerie pour laisser les dortoirs et le grenier aux filles et aux petits. Avant d'être placés dans des familles d'accueil ou en Suisse, 105 enfants, âgés de 4 ans et demi à 16 ans, connaîtront la Maison d'Izieu. Ils y passent des jours le plus souvent heureux. Dans ce cocon que tous croyaient à l'abri, l'enfance reprend ses droits ... Marie Da Silva, médiatrice d'exposition au Mémorial, raconte : " Le grand bassin de pierre, devant la maison, était au centre de leurs jeux et de leur vie. Comme il n'y avait pas l'eau courante, ils s'y lavaient, sauf pendant l'hiver, où cette toilette s'effectuait dans le hall d'entrée, autour d'un grand feu [...] A leur arrivée, aucun ne pouvait se retenir de courir sur la longue terrasse qui débouche sur le panorama. Ils l'adoraient : Ils s'y retrouvaient pour la corvée de la " pluche ", pour jouer une pièce de théâtre. Pour la fin d'année 1943, ils avaient organisé une fête, à laquelle ils avaient invité le sous-préfet, leur protecteur. Malgré les risques qu'il prenait, celui-ci est venu, en uniforme et les poches pleines de confiseries locales ! " Au grenier, auquel les visiteurs n'ont pas accès, il y a une petite trace des adolescents : un coeur gravé dans une poutre, avec cette inscription, " Paulette aime Théo " ...

"Je vais bien. J'ai bu de l'Ovomaltine"

Le meilleur moment pour les petits réfugiés est sans conteste l'arrivée du facteur : ils échangent des lettres avec leurs parents, s'ils savent où leur écrire et s'ils sont vivants, ou avec d'autres membres de leur famille. Comme le petit Georgy, dont l'idole devait être le cuisinier de la maison : " Chère maman, je vais bien, je mange bien. J'ai bu de l'Ovomaltine, j'ai mangé de la pâte de coing et du pain d'épices " ... Il y a aussi ce petit blondinet qui n'arrive jamais à s'endormir seul, traumatisé d'avoir assisté à l'arrestation de ses parents, ou encore cette fillette de 11 ans, qui ne sait plus à qui écrire, à part Dieu : elle le supplie de protéger ses parents encore plus qu'elle-même. Mais les Zlatin, les autres éducateurs, parfois aussi leurs amis de passage, font tout pour les protéger. Début avril 1944, Sabine Zlatin est à Montpellier pour tenter de leur trouver d'autres solutions d'hébergement. Occupé par les Allemands, l'Ain n'est plus sûr, le sous-préfet a été muté et l'on reçoit les échos de rafles et d'arrestations dans les alentours. C'est de l'Hérault que la directrice apprendra qu'il est trop tard, par un télégramme codé : " Famille malade. Maladie contagieuse " ...

Qui a dénoncé les enfants d'Izieu ?

L’identité de la personne qui a révélé la présence d’enfants juifs à Izieu n’est toujours pas établie avec certitude. Peu après la rafle, on a accusé Lucien Bourdon, un réfugié lorrain présent ce matin-là aux côtés de la Gestapo et de la Wehrmacht. Mais malgré plusieurs autres éléments troubles, il n’a pas été mis en cause : il a assuré avoir été obligé de servir de traducteur. Autres pistes : peu de temps avant le 6 avril, le médecin juif d’Izieu, qui avait soigné certains des enfants, a été arrêté, puis une « descente » a eu lieu à l’Union générale des israélites de France (Ugif) de Chambéry, qui recensait les actions de l’OSE dans le secteur… Des documents compromettants ont pu être trouvés à ces deux occasions. Quant aux lettres de dénonciation anonymes, il en a existé (le sous-préfet Wiltzer en a intercepté une lui-même); peut-être l’une d’elles indiquait-elle simplement « route de Lambraz à Izieu ». Cela aura suffi à Klaus Barbie pour commanditer la rafle. Si celui-ci a été condamné à la prison à perpétuité, cela reste, comme l’écrit Richard Schittly, « un insupportable secret ».

Le Mémorial pousse les murs

Dès 1946, Sabine Zlatin fit poser une plaque commémorative sur la façade de la maison. Mais c’est à la suite du procès Barbie, en 1987 à Lyon, qu’elle crée, avec Pierre-Marcel Witzler, une association qui rachète les bâtiments, pour en faire un « Mémorial des enfants juifs exterminés ». Dans une grange-musée, le visiteur s’immerge dans le contexte historique, à travers le parcours des familles des enfants. À l’étage, d’autres crimes contre l’humanité sont dénoncés : « L’occasion de parler, plus largement, de la différence », assure Marie Da Silva. On découvre la maison telle qu’elle était à l’époque : au sol, le vieux parquet de bois ou de larges dalles de pierre, la tapisserie bleu ciel, « réfectoire » ou « dortoir » en lettres peintes sur les portes… Aux murs, des photos, des dessins et lettres des enfants. « Quand les groupes sont suffisamment disciplinés et intéressés, commente Aline Chaumont, une autre médiatrice, je les laisse découvrir les lieux par eux-mêmes. » Chacun peut ainsi s’attarder sur ce qui l’émeut, l’intrigue ou l’interpelle le plus. Quelque 26 000 personnes visitent le mémorial chaque année, dont une grosse moitié de scolaires. « Nous leur proposons aussi des activités pédagogiques, explique Nathalie Blaszyk, professeur d’Histoire mise à disposition, des dialogues autour de documents, des ateliers d’expression. » Le nombre de visiteurs augmentant régulièrement, une extension du mémorial est en cours de construction. Elle offrira de nouvelles salles d’activités, une plus grande pièce pour la documentation et un espace supplémentaire pour la muséographie, par ailleurs rénovée et actualisée.

> infos pratiques :
Maison d’Izieu, 70, route de
Lambraz – Tél. 04 79 87 21 05
www.memorializieu.eu