La conquête du mont Blanc

Repères

août 1786 deux Chamoniards, le Dr Michel Paccard et Jacques Balmat, atteignent le sommet du mont Blanc.

1808 Marie Paradis, première femme au sommet.

1876 Isabella Straton et son futur mari, Jean Charlet réalisent la première ascension hivernale.

1941 Premier de cordée, de Roger Frison-Roche est publié chez Arthaud.

1955 Ouverture du téléphérique du midi

Le mont Blanc est un livre

50 000 livres dans le monde ont été publiés sur le mont Blanc. Récits d'ascensions, descriptions botaniques, ouvrages d'art ou romans d'aventure. Le roman d'un Chamoniard d'adoption et guide, Roger Frison-Roche, Premier de cordée, publié en 1941, a fait connaître le massif dans le monde entier. Et voici un livre de cœur, celui de Walter Bonati, l'Italien qui parle si fortement du Mont-Blanc dans ses mémoires : Montagnes d'une vie (2001).

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Le toit de l'Europe occidentale

Le plus haut sommet d'Europe occidentale, à 4810 m, n'en finit pas de faire rêver et d'inspirer des vocations depuis sa première ascension, le 8 août 1786. Une conquête qui a ouvert la voie de la haute montagne et lancé l'alpinisme.

« ll y a des voies magnifiques dans le massif du Mont-Blanc. Mais ma passion, c'est d'en ouvrir de nouvelles. Comme avant, sans topo, au feeling. On repère un beau rocher, un passage. On évalue les chances de passer. On tente. » Jonathan Charlet, cinquième génération de guides chamoniards, membre de la Compagnie de Chamonix et champion de snowboard en freeride, raconte comment, avec son copain Alex Pottin, ils ont ouvert le 16 avril une « petite voie » vers l'aiguille d'Argentière. Avec leur portable, ils ont photographié le « rocher en forme de totem » qui avait accroché leur regard. Puis sur une feuille, ils ont rédigé le topo de leur course : nom de la voie, caractéristique de la pierre, matériels, schéma de la progression.

Ici, pas de grande « expé ». Mais à quelques encablures du mont Blanc, les jeunes grimpeurs font modestement vivre l'esprit curieux qui anime les alpinistes depuis la conquête du toit de l'Europe occidentale, en 1786. Quarante-cinq ans plus tôt, des Anglais avaient passionné les salons avec les premiers récits de la mer de Glace. À partir de 1760, le scientifique genevois, Horace Bénédict de Saussure, découvre Chamonix et rêve de mesures au sommet du mont Blanc. Personne ne s'y aventure encore : le géant coiffé de glace reste diabolique pour les villageois.

Pourtant, après plus de vingt ans d'insistance du Genevois et de tentatives diverses, deux Chamoniards, le Dr Michel Paccard et Jacques Balmat, chasseur de chamois et cristallier, atteignent le sommet le 8 août 1786, à 18 h 23. Pas de piolets ni de cordes. Pour tout instrument de conquête, les deux aventuriers sont équipés d'alpenstocks, des bâtons de bois avec un embout métallique, de crampons, de chaussures cloutées et de guêtres. Et d'un sacré courage.

Des monts maudits aux monts sublimes

« Avec cette première, on accède à une autre vision de la montagne, lance Claude Marin, guide chamoniard, chargé d'organiser les 150 ans du sport alpinisme en 2015 dans la ville. Les monts maudits deviennent les monts sublimes. Le mont Blanc ouvre l'ascension aux sommets des Alpes, d'Europe, puis du monde. » Le mont Blanc devient le mythe même de la conquête en montagne. L'ascension du Cervin par Whymper, en 1865, consacre l'alpinisme et voit sa naissance comme « sport ». De nombreux héros, dont beaucoup d'Anglais et pas mal de Chamoniards, multiplient les premières dans les Alpes. Parmi eux, trois femmes exceptionnelles : Marie Paradis, uneChamoniarde, première au sommet du mont Blanc, en 1808, trente ans avant Henriette d'Angeville ; puis en 1876, une lady anglaise, Isabella Straton, réalise la première hivernale du mont Blanc avec son futur mari, le guide chamoniard Jean Charlet.

Cent sauvetages par an sur le mont Blanc

La course au sommet a son revers : le drame en montagne. Le premier accident mortel dans le massif, en 1820, provoque la création de la Compagnie des guides de Chamonix, en 1823. Au siècle suivant, en 1956, le sauvetage malheureux de deux alpinistes amateurs précipite la professionnalisation des secours avec le Peloton de gendarmes de haute montagne, le PGHM. Ces gendarmes des sommets, guides aux deux tiers, n'ont cependant pas l'autorité d'interdire l'accès des cimes. Or tout le monde veut « faire le mont Blanc ». De juin à septembre, 200 à 300 personnes parjour se lancent à l'assaut du sommet, souvent sans guide, pas toujours préparées. Cette seule ascension génère une centaine d'opérations de secours sur les 1 500 effectuées chaque année. « C'est énorme, commente le commandant Jean-Baptiste Estachy, du PGHM. Le mont Blanc, même s'il est moins complexe que d'autres courses, reste une marche technique en haute montagne. Au-delà des 4000, le temps varie vite, l'altitude peut rendre malade. » Sans compter les avalanches ou les chutes de pierres, fréquentes dans certains passages. Il faut être équipé,
informé, entraîné et guidé.

La conquête de l'oeil

« Et, ajoute Claude Marin, aller en montagne n'est pas qu'un acte sportif, mais aussi culturel, personnel. Beaucoup de gens se découvrent ou se révèlent en montagne. Le mont Blanc n'est pas une médaille de plus à ajouter à son palmarès, entre un trail et une randonnée dans le désert. » Autre conquête : celle de l'oeil. Troisième site naturel le plus visité au monde, le mont Blanc fut aussi l'un des premiers sommets à attirer les touristes. « Dès les premières ascensions, fin XVIIIe, des visiteurs les observaient avec des jumelles », explique Bernard Prudhomme, directeur général de l'office de tourisme de la vallée de Chamonix-Mont-Blanc. Aujourd'hui encore, si le tourisme chamoniard reste à 70 % sportif, les curieux sont légion. Chaque jour, le téléphérique de l'aiguille du Midi emmène des milliers de curieux jusqu'à 3 777 m, puis, par un ascenseur creusé dans la roche au sommet, à 3 842 m. Et là, dans un panorama à 360 degrés, le mont Blanc règne en son massif. Il n'y a pas eu d'effort. C'est la beauté qui coupe le souffle.

Mystère au sommet

La frontière au sommet du mont Blanc, en Savoie lors de sa conquête, n'a pas intéressé grand monde jusqu'à 1860, lors du rattachement de la Savoie à la France. Depuis, au contraire, la position exacte de la cime - française ou italienne? chamoniarde ou sur le territoire de Saint-Gervais? - fait l'objet de polémiques. En 1946, un arrêté préfectoral du préfet de Haute-Savoie avait favorisé Saint-Gervais dans cette propriété au sommet. Mais des deux côtés des Alpes, diverses cartes et versions se contredisent encore jusqu'à aujourd'hui. Il faut se plonger dans l'étonnant livre au titre provocateur « A qui appartient le mont Blanc? », paru fin 2013 aux éditions La fontaine de Siloé, pour comprendre que rien n'est simple au sommet des Alpes. Les auteurs, Paul Guichonnet et Christian Mollier, un historien et un guide-écrivain, ont mené une enquête minutieuse et touffue... Au bout des 267 pages, malgré les cartes, les arguments et les photos, on comprend au moins une chose : le mystère reste entier. Une seule certitude, le label « mont Blanc » est gage de succès dans le monde entier !

Un pas dans le vide à l’aiguille du Midi

Plus de mille mètres de vide sous les pieds. Malgré les chaussons de feutre obligatoires pour ne pas rayer le verre, très épais, malgré les gens qui vous ont précédé, ceux qui s'impatientent derrière, vous n'éviterez pas ce petit choc au creux du ventre: la sensation de l'altitude. Pour sa dernière attraction à l'aiguille du Midi, face au mont Blanc, la Compagnie des Alpes, qui gère le téléphérique et sa plateforme, a déboursé 500000 € pour cette belle prouesse technique: le balcon de 1,5 m de profondeur sur 2,5 m de large, comporte cinq parois transparentes, chacune constituée de trois couches de verre trempé de 12 mm d'épaisseur. Et, surtout, aucune poutre métallique ne pollue le champ de vision: c'est le vide, sans appel.