Jeux de paysages

Quand ?

  • l'exposition a eu lieu du 16 juin au 26 août 2011

15 000 visiteurs

1ère exposition du Plateau

Une humanité inouïe

Une humanité inouïe

Il y a plus de cent mille lieux-dits en Rhône-Alpes. Ils témoignent d’un réel désormais dispersé, submergé, oublié. Ces cent mille lieux-dits sont autant de récits fragmentaires, lacunaires, mais tenaces, de connivences intuitives, d’expériences pratiques, de combinaisons sensorielles, d’événements sensuels et érotiques accumulés puis légués par tant d’individus pratiquant ce territoire avant nous. Ces cent mille lieux-dits composent une grammaire qui trame le territoire, le traduit et l’incorpore dans des interprétations plus vastes du monde.

Cette grammaire déposée au fil des travaux et des jours n’échappait pas aux contradictions et aux enjeux symboliques qui, hier comme aujourd’hui, s’appliquent toujours à définir et à délimiter les territoires où les choses adviennent et d’autres sans nom, innommables, abandonnés à eux-mêmes. Elle s’arrachait pourtant du cadastre local et d’un quotidien de simple subsistance pour tenter d’approcher l’infinie consistance d’humanités inouïes, de poétiques nouvelles.

Chaque lieu-dit est une traduction, une conversion patiente des gestes ordinaires d’une multitude d’individus différenciés en récits. Il mérite l’attention. S’enrichir de cette grammaire nous semble d’autant plus d’actualité que chacun d’entre nous est aujourd’hui témoin de sa méconnaissance des ressources réelles de son environnement de vie, et à quel point cette dégradation ruine notre capacité à en protéger les équilibres. S’emparer de cette grammaire nous semble encore nécessaire devant l’urgence de réinterpréter le territoire localisé de notre vie quotidienne avec les territoires plus lointains de la mondialité.

Une précieuse désorientation

De ce terreau de lieux-dits s’échappent des figures inattendues d’une grande puissance de désorientation. De la Grotte Chauvet au Palais Idéal ou à l’unité d’habitation de Firminy, quelques ouvrages révèlent une profondeur imaginaire nouvelle en excédant tout ancrage dans un lieu et en dépassant toute inscription dans un temps. Ils rompent les contraintes établies. Ils se projettent au-delà. Ils abusent, débordent, déforment, affolent. Ils sont guidés seulement par l’intuition d’un autre possible élargissant les possibilités humaines, augmentant l’espace d’hypothèses et d’interprétations nouvelles. Ces ouvrages font émerger une perception exogène, déterritorialisée, amnésique qui renouvelle et revitalise fortement les représentations spatiales et temporelles en leur associant des textures, des saveurs, des perceptions inédites.

Le Corbusier, si présent en Rhône-Alpes, abordait d’ailleurs chacune de ses constructions comme un objet à réaction poétique. Mais nul doute que les lointains inconnus de la grotte Chauvet ou du théâtre antique de Vienne, tout comme Môrice Leroux à Villeurbanne, Jean Renaudie à Givors, Charlotte Perriand aux Arcs, Jean Prouvé à Evian, Ferdinand Cheval à Hauterives, Santiago Calatrava, Christian de Portzamparc, Tony Garnier à Lyon, s’accorderaient avec le projet de générer des réactions poétiques en chaîne.

Ces formes déconcertantes, d’une virulente capacité de désorientation, sont en quelque sorte le prétexte à nous interroger sur l’orientation. Car alors que chaque sujet tente de vivre en s’ancrant dans une identité momentanément stabilisée, il se bricole ici des attachements inconnus, certains savants, d’autres étourdis. À l’ancrage identitaire et aux formes héritées, ces vingt-quatre architectures remarquables répondent trajectoires, logiques floues, turbulences incalculables. Elles déboussolent puis fermentent lentement le territoire.


Une composition d’incalculables

Cette désorientation pourrait être fructueuse si nous parvenions à l’aborder comme l’amorce d’un nouvel espace public, un espace de sérendipité publique, cette désorientation positive, apte à accueillir l’inattendu, à s’aiguiser au contact de l’étrange pour inventer de nouvelles cohérences. Elle pourrait contribuer à l’émergence d’un territoire mieux habité, c’est-à-dire augmenté de ses intelligences, de ses sensibilités et de ses interprétations autonomes. Pour être un espace d’émancipation, un territoire habité doit intégrer l’incalculable de nos vies, marier les langages et les compétences les plus maltraitées et dominées avec les langages et les formes savantes, élargir les connaissances rationnelles en intégrant les formes intuitives d’intelligence, et prêter voix aux sans voix.

C’est pourquoi cette exposition demeure volontairement inachevée. Elle reste à inventer par chaque visiteur qui pourra activer et composer sa propre représentation à l’aide d’un jeu de cartes et de codes. Elle sera re-battue, comme on re-bat des cartes, à chaque nouvelle intervention interactive de spectateur, avant de se stabiliser dans cette nouvelle figuration.

Ces interprétations de la région Rhône-Alpes produites par de jeunes auteurs ou offertes par des contributeurs anonymes seront enrichies durant toute la durée de l’exposition par les contributions de tous ceux qui, habitants ou visiteurs, souhaitent partager leurs perceptions, leurs émotions, leurs pratiques originales en les déposant sur le site dédié www.jeuxdepaysages.net afin de révéler des aspects inconnus de la région, et d’enrichir à l’infini cette grammaire des cent mille lieux-dits en inventant les lieux de notre siècle.

Philippe Mouillon