Le cinéma itinérant

Repères

  • En France, 131circuits itinérants desservent 2351 localités.
  • Rhône-Alpes est la région qui compte le plus grand nombre de projections, avec près de 300localités desservies en 2010. Le CNC a recensé 28circuits itinérants, totalisant 252 223 entrées, lors de 6 014 séances, soit une moyenne de 42 spectateurs par séance.


  • Un millier de bénévoles rhônalpins sont les relais des circuits au niveau communal, de l’accueil du public à la pose des affiches en passant par le choix des films, parfois la billetterie ou la préparation de la salle.
  • Les circuits itinérants disposent des films cinq ou six semaines après leur sortie nationale. Ils choisissent les films
    « de qualité », tentent de marier les films « difficiles » à des succès confirmés, de façon à attirer le public.
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Bobines en balade

Article paru dans le numéro 27 / Hiver 2012 du Journal Rhône-Alpes

Vingt-huit circuits itinérants sillonnent la région pour projeter des films dans des villages éloignés des salles. Balade sur le plateau ardéchois, un soir d’octobre, avec les pros de la Maison de l’image d’Aubenas en route pour une séance de cinéma pas comme les autres.

" Il est 16 heures, on y va ! " Didier Besnier jette un dernier coup d’oeil sur sa cargaison : à l’intérieur du camion, il a casé le projecteur, les bobines, l’écran, la sono, diverses mallettes et autres rallonges de fil électrique. Il claque la portière et démarre. Il ne veut pas être en retard, la route est longue et tortueuse.
Ce vendredi d’octobre, le directeur de la Maison de l’image d’Aubenas est attendu au Béage, aux confins du département de l’Ardèche, tout près des sources de la Loire, au pied du mont Gerbier de Jonc. Il doit y projeter le film Et si on vivait tous ensemble ?, de Stéphane Robelin. À ses côtés, Philippe, un autre passionné de cinéma, lui prête main-forte.
Labégude, Monpezat-sous-Bauzon, la route se faufile entre prairies, maisons de pierre et arbres jaunissants, puis elle zigzague et grimpe, découvrant des paysages plus sauvages, des monts arides, quelques troupeaux de bovins dans des prés balayés par le vent. Les voilà sur un plateau à plus de 1 000 mètres d’altitude. La température a chuté de 12 degrés.

Cinéma au village

Au bout de la route, au bout du monde, Le Béage, 300 habitants. Le camion se gare devant la salle polyvalente récente et vaste. Elle a belle allure avec ses ogives de bois. Mais elle n’a ni écran, ni cabine de projection, ni gradins. Didier et Philippe déchargent aussitôt leur matériel : « On a besoin de plus d’une heure pour tout mettre en place. » Il faut installer le projecteur, les bobines, gonfler le support du grand écran, régler l’image, le son…
Joëlle Collet, adjointe au maire, les accueille avec un plaisir évident. « Je ne sais pas s’il y aura beaucoup de monde… La dernière fois, en juin, pour The Artist, on a eu une quarantaine de spectateurs. » C’est elle qui a choisi le film, sur proposition de la Maison de l’image et de l’office du tourisme, chargé de la promotion. Les séances sont organisées sous la houlette du parc naturel des Monts d’Ardèche, avec le soutien financier de la Région.
Joëlle aligne les chaises en plastique, Philippe amarre le grand écran sur la scène, Didier ausculte le projecteur et commence ses calages. « Ça penche un peu à gauche, constate-il en récupérant un morceau de carton pour stabiliser l’appareil. On a souvent besoin de la boîte à outils. Il y a toujours de petits incidents. Un soir, sur une projection en plein air, on a eu un problème de déroulement du film, il a fallu tourner à la main… Une autre fois, on a eu une crevaison du support de l’écran, qui s’est affaissé. Heureusement, le film était terminé. »

Du 35 mm au numérique

Le directeur de la Maison de l’image craint que l’arrivée, inéluctable, du numérique n’autorise plus ces réparations à la volée. « Avec le 35 mm, on a accès à tout, on peut trouver la panne. Avec un projecteur numérique, à part appeler la hot line, et, dans certains endroits, le téléphone ne passe pas, qu’est-ce qu’on pourra faire ? » Ses réticences ne changeront rien : désormais, la moitié des films sortent exclusivement en numérique et, après les complexes et salles permanentes, le cinéma itinérant va à son tour y passer.
Le doux cliquetis du projecteur entame sa mélodie, Joëlle recompte les chaises et croise les doigts. « On va manger, il ne nous restera plus qu’à rembobiner et à mettre la caisse en place », récapitule Didier. En lien avec le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), la Maison de l’image assure aussi la billetterie.
À 20 h 20, les deux hommes s’inquiètent un peu. Une seule spectatrice est arrivée… Mais un quart d’heure plus tard, ils sont une trentaine dans la salle, jeunes, moins jeunes, deux enfants, le maire et son épouse. Près de 10 % de la population est là, en somme. Tout le monde se connaît, se fait trois bises, papote deux minutes et s’installe. Didier présente le film, le noir se fait et le générique s’affiche sur l’écran. La qualité de la séance vaut presque celle d’une salle permanente. Le public a des réactions très spontanées face aux répliques de Pierre Richard, Guy Bedos et Claude Rich.
22 h 30. Les Béageois ont le sourire aux lèvres et s’en retournent doucement chez eux. Le moins drôle commence pour Didier et Philippe : ils doivent ranger tout le matériel. « On vient toujours à deux, à la fois parce que c’est long, lourd – le projecteur fait 50 kilos –, et pour des raisons de sécurité : on va mettre une heure et quart pour rentrer, de nuit, sur les petites routes très sinueuses. » Heureusement, le ciel est clair, la route sèche. Ils reviendront au printemps. L’hiver est trop rude au Béage pour le cinéma baladeur.

Et le cinéma naquit itinérant

Avant l’aménagement de salles spécialement consacrées au cinéma vers 1905, les premières projections cinématographiques se déroulaient, la plupart du temps, dans les foires, les vogues, ou dans des music-halls et des théâtres. Cet aspect ambulant, qui trouve ses origines dans le cirque, ne disparaîtra pas avec l’arrivée des « Eldorado », « Palace » et autres « Royal », temples du cinéma dans les villes : les habitants des campagnes continueront à voir arriver le « tourneur » avec son appareil de projection, son écran et ses bobines, pour proposer une séance de cinéma dans la salle des fêtes, voire au café du coin ou, l’été, sur la place du village. Le cinéma itinérant a su s’adapter aux avancées techniques. Ainsi, au milieu des années 1980, grâce à l’arrivée de projecteurs portables 35 mm, robustes et suffisamment légers, la totalité des circuits itinérants, qui fonctionnaient jusqu’ici avec le format réduit 16 mm, a adopté le format « 35 mm standard » utilisé dans toutes les salles. (Source : étude Cinébus, juin 2012)

Passer le cap du numérique

« Il y a trois ans, on était très inquiets… Certains circuits risquent en effet de disparaître, notamment ceux qui ne comptent que des bénévoles. Mais on veut continuer, et on va y arriver », confie Éric Raguet, le président de l’Association nationale des cinémas itinérants (Anci), directeur de Cinébus, circuit haut-savoyard. Les circuits doivent disposer de projecteurs numériques spéciaux. Des prototypes ont été testés cet été, et la fabrication commence. « Cette nouvelle technologie s’adresse à des manipulateurs un peu confirmés, observe Éric Raguet. Avec le numérique, on a l’impression de moins maîtriser… Cela va professionnaliser davantage. On aura les films plus tôt, on pourra jouer sur la VO et la VF, avoir des projections simultanées, une programmation de qualité. » Mais le numérique coûte plus cher, malgré les économies réalisées sur le transport des copies. Les contrats de maintenance seront plus lourds. Pas question cependant de renoncer au cinéma itinérant : « On a mesuré l’intérêt du public : l’ambiance est différente, on se connaît tous, on n’a pas envie que ça s’arrête », résume Éric Raguet.

Une aide de la Région à la numérisation
Le Conseil régional s’apprête à voter une aide financière pour la numérisation des circuits itinérants : elle sera fonction du nombre de points de projection, dans la limite de 60 000 euros par projecteur.